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« Ordinary People » by Julian Hills (Hools)

Dans le cadre de l’exposition de quelques photos de sa série Ordinary People au Festival BAM! à La-Roche-en-Ardenne en septembre 2016, le photographe Julian Hills m’a demandé de rédiger un petit texte sur chaque photo exposée. Pour rendre hommage, en mots aussi, à tous ces gens qu’il photographie.

Voici, ci-dessous, un exemple de notre collaboration, avec la photo Léa et le petit texte qui l’accompagne.

Vous trouverez d’autres photos de ce fantastique photographe sur son site: hools.be

Plus d’infos sur le festival BAM! ici

© Julian Hills
© Julian Hills

Léa avait décidé d’aller au milieu du champ pour y faire quelques photos. Alors, j’ai posé mes appareils, mon matériel, et je l’ai aidée à se lever. Je l’ai soutenue jusque là, puis je suis reparti chercher la chaise. Délicatement, je l’ai aidée à s’asseoir dans la chaise roulante.

Léa souriait.

Est-ce que je lui ai demandé d’ouvrir les bras, est-ce que j’avais imaginé la scène comme cela auparavant ?

Ou ai-je profité d’un moment de liberté de Léa face à la vie ?

Je ne sais déjà plus.

Quand je l’ai rencontrée, elle était bénévole dans un concert.

En chaise roulante.

Elle est athlète.

Elle est modèle.

Cela fait longtemps qu’elle brise les règles.

Cela fait longtemps qu’elle est libre, les bras ouverts face à la vie.

Dizzy – Roman

Dizzy

C’est l’histoire d’un bar, une nuit. C’est l’histoire d’une jeune fille qui se débarrasse de son passé, à travers les brumes du souvenir, les siens et ceux des personnages qu’elle croisera dans ce bar cette nuit-là.

Il y a Maman, une vieille dame qui fut belle autrefois.

Monsieur Barlevent, qui vient tous les jours depuis 30 ans dans ce même bar, le Billard, attendre sa bien-aimée.

Mumu et Michot, qui jouent parfois au Billard, et Lili et son violoncelle.

Angie et son appareil photo qui flashe la nuit afin d’attraper l’ombre de ceux qui passent, avant qu’ils ne s’effacent.

Marcus, qui jouera l’ultime morceau avant de retourner s’offrir à la nuit.

Max, le patron du Billard.

Et puis il y a No, ou du moins son souvenir, et Dizzy, pour qui se déroule l’histoire.

Chacun aura sa voix. Ecoutez-les parler, ensemble, reconstituer le puzzle, pour cette nuit, d’une vie.

C’est une fable, une farce, qui se soucie peu des vraisemblances, qui accepte que les cartes soient faussées, les regards troublés par les vapeurs de l’alcool, la fumée des cigarettes et la folie des ombres de la nuit.

Claire Veys, Dizzy
Octobre 2016
12 euros

Nuit

Elle pleure.

Je me redresse.

Son pleur, c’est un appel.

Il est deux heures trente.

Dans la chambre, j’avance à tâtons. Je la cherche. Elle est tapie au fond de son lit, assise, cachée par le meuble rouge au pied du lit. Je la prends dans les bras, elle se laisse faire, pantin sans fil. Elle a l’air d’être un peu perdue, entre un cauchemar et la réalité.

Dans mes bras, nichée, elle se calme. De ses yeux grands ouverts, elle contemple la nuit, sans rien dire. Je me penche en arrière, elle s’allonge un peu plus sur moi. Dix minutes passent. Je sens la fatigue me gagner à nouveau. Je voudrais retrouver mon lit.

Je la regarde – elle s’est rendormie.

Je passe doucement mes lèvres dans ses cheveux. Je l’aime.

Dans le silence de la nuit, je me relève, la portant contre moi. Au moment où je la sépare de ma poitrine, pour l’approcher du matelas, elle gémit un peu, lâche un petit cri, un pleur.

Puis, dans son lit, sous la couverture, elle s’abandonne à nouveau au sommeil.

Demain il n’y paraîtra plus.

Jeux de mains

Elle a posé sa main sur la main.

Elle n’a qu’à ouvrir la bouche. Ca ne l’intéresse pas de manipuler la cuillère: c’est bien plus rapide et efficace quand nous le faisons nous-mêmes.

Son père manipule la cuillère de la main droite, et a posé la main gauche sur la table.

Elle a posé sa main droite sur la main gauche de celle de son père. Elle la presse doucement. Elle la tient. Elle est détendue, calme, rassurée. De quelle angoisse? Je ne saurais le dire. Le simple bonheur de l’avoir près d’elle, elle le tient, elle ne le lâche pas. Elle ne bouge pas.

Elle n’a qu’à ouvrir la bouche.

Et garder sa main posée sur la main.

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A la sauce

A la sauce

J’ai hurlé.

Elle a sursauté, ses lèvres se sont tournées vers le bas, ses cris sont devenus des pleurs.

Trois sauces simultanément sur la cuisinières : du haché pour une bolo, des épinards dans lesquels je dois encore ajouter de la ricotta, une béchamel dans laquelle je suis en train de tourner pour qu’elle prenne.

Célestine ne veut pas rester dans sa chaise, elle veut être dans les bras.

Dans la chaise, elle crie. Dans les bras, elle regarde paisiblement.

Je ne peux pas, j’ai besoin de mes deux mains, je cuisine, je cuisine trois sauces simultanément. Et puis, j’ai peur d’éventuelles éclaboussures.

Je la repose dans sa chaise, elle crie. J’ai chaud. Le haché est en train de brûler, je dois tourner dans les épinards, mais je ne peux pas abandonner la béchamel. Si je l’abandonne, elle ne va pas prendre. Je tourne rapidement dans les deux autres casseroles, la béchamel fait des bulles. Pas bon – ça va brûler si je ne reprend pas tout de suite le fouet. Elle crie – j’ai chaud – le haché frétille trop – les épinards font des bulles – la béchamel ne prend pas- elle crie – je m’énerve – je lâche le fouet – je retire la casserole du feu – ça ira bien – je me retourne sur Célestine – et là – à dix centimètres de son nez – je hurle, je hurle, je hurle : TAIS-TOI !!!

Elle a sursauté, puis ses lèvres se sont tournées vers le bas, ses cris sont devenus des pleurs.

Le volume sonore a décuplé. Mon énervement, le sien.

La sauce ne prend plus.

Les livres

Les Livres

Célestine adore les livres et moi, contrairement à ce qu’on pourrait croire, ça ne m’arrange pas tant que ça. La véranda, où on a aménagé sa salle de jeux, est le seul endroit de la maison où je peux la laisser gambader tranquillement, et moi, à condition d’y être aussi, je peux tout de même faire autre chose. Lire, écrire… Une sorte de mini-temps pour moi. Presque du repos.

Sauf que Célestine adore les livres.

Alors, elle en prend un, arrive vers moi de sa démarche de canard hésitant, à cet âge où chaque pas est encore un exploit, et me tend le livre : Hé ! Hé !

Je le prends, en essayant de faire semblant de rien. Elle, les mains libres, tente de m’escalader. Hé ! Hé ! Je la prend sur les genoux et lui rend son livre. Là, elle le fourre sous mon nez. Hé ! Hé ! Raconte !

Qu’est-ce qui est orange comme moi, se demande la girafe ? Une orange. Une tulipe. Un tigre. Un château de sable. Un renard. Un lion.

Son premier livre. 

De grandes promesses.

Le premier mot

On attendait avec impatience le premier mot de Célestine. Son cousin, presque du même âge, disait des mots depuis plusieurs mois déjà. Gal,Ati, Ati, Papa, Maman, … (Balle, Parti, Tartine, Papa, Maman). 

La nôtre, rien. Mèmèmèmèmèèèè quand elle chouinait, Ta ! Ta ! Ta ! Parfois, comme si elle disait papa, mais enfin, rien de vraiment convaincant.

Et puis, on l’a eu, son premier mot. Celui dont on se souvient. Celui qui déterminera, ou pas, son destin.

Côt côt côt côt.

Ou pas.